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La révolution espagnole est un formidable processus révolutionnaire qui s'est étalé sur les années 1930, se concluant par la guerre civile (1936-1939) et la défaite face aux fascistes de Franco. Ce sont des événements extrêmement denses et riches en enseignements, avec un mouvement anarchiste de masse et son impuissance, la terreur du stalinisme... et l'échec de la ligne centriste du POUM.

Contexte

Un capitalisme retardataire et dominé

Le capitalisme espagnol est alors très embryonnaire, par exemple par rapport à la France à la même époque. Bien des aspects d’une société d’ancien régime demeurent :

  • Une majorité de paysans pauvres (70 % de la pop dont 45 % d’illettrés). Au nord dominent les minuscules propriétés, au Sud se développe un prolétariat agricole.
  • Une armée à la bureaucratie parasitaire (1 officier pour 6 soldats) qui bloque toute évolution.

...avec les formes politiques et culturelles (superstructure) correspondantes :

  • La monarchie
  • L’Eglise imprègne toute la société (elle possède des terres où elle exploites des ouvriers agricoles, des banques, les mines du Rif marocain...).

Comme beaucoup de pays "périphériques" par rapport aux centres historiques du capitalisme, l'Espagne est dominée par le capital étranger, en particulier britannique. Les régions les plus industrialisées sont la Catalogne et le Pays-Basque (la métallurgie y est développée mais sous capitaux anglais).

Un mouvement ouvrier très anarcho-syndicaliste

Anarcho-syndicalisme. La Confederación Nacional del Trabajo (CNT) est alors la plus puissante organisation ouvrière et paysanne (plusieurs centaines de milliers d’adhérents en 1936). Mais elle est aussi en proie à des contradictions internes entre :

  • un «noyau dur» politique, clandestin avec la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) de Durruti qui mène des actions dites «exemplaires» (attentats, grèves insurrectionnelles à répétition, jacqueries dans les campagnes),
  • une organisation beaucoup plus large dont un courant autour de Pestana évolue vers le réformisme et l’acceptation des institutions.

Mais au total un travail de propagande et d’agitation à l’échelle de masse tout à fait extraordinaire.

Social-démocratie. Le Partido Socialista Obrero Español (PSOE) est alors un parti anticapitaliste dans le discours mais en réalité réformiste et focalisé sur le parlementarisme. Il est peu lié aux masses, même si son aile gauche tient l’UGT (syndicat aux effectifs bien moindres que la CNT).

Parti communiste (stalinien). Le Partido Communista Español (PCE) a été marginalisé (réduit à moins de 800 membres) par la politique gauchiste imposée par Staline en 1928, mais il garde une certaine force du fait de l'aide de l'URSS.

Des communistes dissidents

Une situation explosive

La situation du pays se rapproche beaucoup de la Russie au début du siècle. Tous les ingrédients d’une situation explosive sont réunis : un régime discrédité, une situation agraire totalement bloquée, une classe ouvrière certes très minoritaire mais concentrée et très combative (déjà en janvier 1917 à Barcelone…), sans oublier la question nationale

Le résultat au cours des années 1920 et à la veille du changement de régime : une longue série de jacqueries, révoltes, insurrections face à un gouvernement d’extrême-droite (Primo de Rivera).

Les événements

La République (1931-1936)

Des élections en avril 1931 donnent la victoire aux Républicains alliés aux socialistes. La République est proclamée, la Monarchie s’efface encore plus vite qu’en Russie en février 1917. Un gouvernement d’union entre la bourgeoisie

La situation est plus que jamais explosive. La guerre civile larvée que connaît déjà le pays s’aggrave. Le gouvernement est sans base sociale réelle, pris en tenaille, entre ouvriers et paysans qu'il réprime, et une bourgeoisie si réactionnaire qu'elle est tentée à tout moment de déborder le cadre institutionnel.

  • Le CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes) : un parti très conservateur, accusé par la gauche de recycler en son sein des courants favorables à un coup d’état.
  • Les Carlistes : l’extrême-droite traditionnaliste, monarchiste et catholique.
  • La Phalange de Primo de Rivera fils : l’extrême-droite inspiré par le fascisme mussolinien, qui souhaite moderniser l’Espagne sous l’autorité de l’Etat. Franco plus tard aura bien du mal à faire la synthèse de tous ces courants…

L’année 1934 marque un véritable tournant (en deux temps) :

En novembre 1933, nouvelles élections et victoire de la droite (effondrement des socialistes, abstention énorme à l’appel des anarchistes). Inaugure une nouvelle période de répression accrue : les « bieno negro » (années noires).

En novembre 1934, l’entrée de la droite conservatrice (CEDA) dans le gouvernement provoque l’insurrection des Asturies car elle est interprétée par la gauche comme la dernière étape avant l’arrivée d’une nouvelle période de dictature ouverte (pour le comprendre, il faut resituer les événements dans le contexte international après l’arrivée de Hitler au pouvoir en janvier 1933 : les événements du 6 février 1934 en France, l’écrasement sanglant du mouvement ouvrier autrichien la même année à Vienne par le démocrate-chrétien Dollfuss…).

Pourquoi les Asturies ? Un des rares endroits où a été mise en œuvre une politique de front unique : l’Alliance ouvrière. Essentiellement le rapprochement d’une partie des socialistes et des anarchistes. Les causes de ce rapprochement :

  • une partie des socialistes se radicalise autour de Largo Caballero et se prononce désormais pour la révolution même si cela reste encore assez verbal (un phénomène qu’on observe aussi dans d’autres pays, comme en France avec Marceau Pivert au sein de la SFIO).
  • une partie des anarchistes commence à critiquer des insurrections sans lendemain et ressent le besoin d’une préparation plus sérieuse et plus unitaire.

Dans la pratique, l’Alliance ouvrière ne fonctionne (un peu) qu’à Madrid et Barcelone et surtout à Oviedo dans les Asturies. Oviedo, c’est l’expérience d’une Commune ouvrière comme à Paris en 1871. Une répression terrible : 3 000 morts, 7 000 blessés, 40 000 prisonniers, la torture etc. Et un général en service commandé de la République pour organiser la répression : Franco.

Cet épisode, fondamental, provoque deux réactions très contradictoires :

  • Une défiance encore plus profonde vis à vis de la République (cela permet de comprendre la manière dont s’organise la riposte dès le 18 juillet 1936 : au contraire des appels du gouvernement de FP, aucune illusion sur l’Etat et sur l’armée).
  • Dans l’immédiat les contre-coups d’une défaite. Les institutions et les élections comme une planche de salut. Le programme de FP porte essentiellement sur un point : la libération des 40 000 prisonniers. C’est la justification pour la CNT et le POUM de soutenir ce front électoral.

Qu’est-ce que le Font populaire ? Ce n’est pas la continuation ou l’approfondissement d’une politique de front unique, c'est-à-dire une alliance des révolutionnaires avec les partis ouvriers réformistes, essentiellement sur le terrain de la lutte de classe.[1]

Le Front populaire est tout autre chose. C’est une alliance électorale entre les partis ouvriers et une fraction de la bourgeoisie (représentée par le parti radical en France et le parti républicain en Espagne), assez peu pour des réformes (un programme insignifiant), essentiellement pour sauver la « démocratie ».

Le FP est donc une réponse à une aspiration légitime (celle de l’unité), mais complètement dévoyée sur un terrain de collaboration de classe. Avec l’illusion que dans le cadre de la République, grâce à une majorité parlementaire et en gérant loyalement les affaires de la bourgeoisie (même si c’est en faisant des réformes), il sera possible de faire barrage au fascisme et empêcher la guerre.

Le Front populaire en 1936

La victoire électorale de février 1936.

Le choix de la CNT de ne pas appeler à l’abstention a été déterminant et permet de gagner une majorité au parlement. Immédiatement et sans attendre, la libération des prisonniers souvent par la population elle même, des grèves partout (pas une semaine sans qu’une ville ou une province ne soit touchée par un appel à la « grève générale »…), des occupations d’usine ou de terres qui commencent à se multiplier, des comités de toute nature qui surgissent ici et là…

L’arrivée du Gouvernement de FP a lieu dans une situation à la fois comparable mais bien plus extrême qu’en France :

  • Une situation de guerre civile larvée depuis des années
  • Une République toute neuve mais bien plus déconsidérée : les réformes qui n’ont pas eu lieu en 1931, la répression accentuée à partir de 1934 et surtout les Asturies…

Résultat : encore plus qu’en France on n’attend pas le gouvernement pour mettre en œuvre soi même, directement, et sans attendre, les réformes qu’on a espérées pendant si longtemps.

Après la grève générale du 17 avril à Madrid le gouvernement est complètement débordé.
Cette impuissance signe son arrêt de mort aux yeux de la bourgeoisie : d’accord pour la gauche si ça permet de calmer les gens… Ce n’est pas le cas.

Situation aggravée par l’attitude de Largo Caballero qui s’appuie notamment sur les jeunesses socialistes : ce leader « socialiste de gauche » manie volontiers le verbe révolutionnaire. Mais sans rien faire d’autre non plus que de soutenir le gouvernement.
C’est évidemment une situation extrêmement dangereuse pour la classe ouvrière. Son agitation et les déclarations incendiaires de Largo Caballero font réellement peur à la bourgeoisie. Mais à aucun moment il n’est question de s’organiser pour se préparer à l’affrontement…

Le 17 juillet Franco lance son coup d’état (Canaries/Maroc). La moitié de l’Espagne est contrôlée par l’armée en 48h. L’autre moitié appartient aux travailleurs en armes.
Dans les régions où les travailleurs ont réagi avec retard, ce sont immédiatement des massacres à grande échelle, une guerre de destruction du mouvement ouvrier (9 000 morts rien qu’à Séville !). Les régions où le coup d’état a échoué sont celles où les travailleurs avec la CNT -qui joue un rôle déterminant à ce moment là- ont eux même désarmé les soldats. Nulle part l’armée ne marque son attachement à la République, sauf exceptions, notamment une partie des gardes civiles, et dans la marine (mais dans ce cas ce sont les marins qui fusillent leurs officiers). Une fois désarmés, des officiers rejoindront ensuite le camp républicain, mais c’est autre chose…

Dans l’immédiat, le gouvernement défend le mythe d’une armée qui reste fidèle au gouvernement et à la République :
16 juillet : le gouvernement censure les éditoriaux et articles avertissant du coup d’état
17 au 19 juillet : silence et mensonges sur le coup d’état qui a commencé, appels au calme et à la confiance (« L’armée reste fidèle à la République », « Une bande de factieux »…).
Une politique désastreuse qui a facilité le coup d’état.

Mais une politique qui crée du même coup une situation inédite dans la partie « républicaine » du territoire. Là où l’armée a échoué dans son coup d’état, la République s’efface également, mais cette fois au profit d’une insurrection ouvrière qui a commencé à agir sans elle.

C’est le règne des comités (de toutes sortes et de toute composition) même si c’est inégal selon les régions. Voir la page double pouvoir en Espagne républicaine pour une description de l'ambiance révolutionnaire d'alors.

C’est le paradoxe du coup d’état : destiné à prévenir une révolution (avant qu’il ne soit trop tard), il a précipité les événements et crées une situation révolutionnaire sans précédant dans une moitié de l’Espagne.

Révolution et contre-révolution

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Dans l’Espagne républicaine, c’est la révolution qui commence, mais une révolution qui ne va pas jusqu’au bout, avant d’être progressivement étouffée puis assassinée sous les coups de la répression.

Le début classique de la révolution :

  • expropriation ou contrôle ouvrier des entreprises, le phénomène est évidemment d’une importance variable selon les régions (en Catalogne sous l’influence de la CNT, ce sont quand même près des ¾ des entreprises qui sont directement saisies par les ouvriers et remises en route par eux !).
  • confiscation des comptes en banque, municipalisation des logements, foisonnement de tribunaux populaires et milices sous le contrôle des syndicats et partis.
  • expropriation des biens du clergé, fermeture des églises et des écoles confessionnelles, violences parfois contre les membres du clergé (cela sera souvent reproché mais ne s’explique que par la place qu’occupait l’Eglise : le plus grand propriétaire d’Espagne et un pilier de toutes les dictatures…).
  • Expropriation des grandes propriétés foncières avec très vite un débat impulsé par la CNT : partage des terres ou collectivisation. Le gouvernement et les staliniens sont contre toute forme de collectivisme, le résultat est souvent partagé (voir débat dans le film de Ken Loach). Mais dans l’immédiat, ce n’est pas ce qui pose le plus de problème (on y reviendra plus tard). Dans l’immédiat, c’est la question du pouvoir qui est posée et qui va être déterminante.

Car c’est une révolution qui ne va pas jusqu’au bout : le gouvernement de FP a été balayé de fait par les événements et n’a plus aucune base sociale à ce moment là (ni la bourgeoisie ni le prolétariat) ; mais sous l’impulsion des organisations ouvrières, y compris la CNT et le POUM, les comités qui ont de fait le pouvoir après le 18 juillet refusent d’assumer le pouvoir jusqu’au bout.

D’où une situation paradoxale : les comités dirigent de fait et contrôlent l’Espagne « républicaine », mais officiellement, la seule autorité légale est celle du gouvernement. Les organisations ouvrières choisissent, en refusant de prendre le pouvoir, de lui donner une nouvelle légitimité.

Ce qui provoque parfois des scènes plutôt étonnantes. Les anarchistes Garcia Oliver, Durruti et Santillan se rendent au palais de la Généralité de Catalogne le 20 juillet. Le président Companys (un républicain favorable à l’indépendance de la Catalogne) les attend livide (il y a eu beaucoup de fusillés les derniers jours et tout est aux mains des anarchistes !). Companys leur propose de servir comme simple soldat de la révolution (la scène est notamment racontée par Broué et Témine page 112). Les anarchistes rétorquent qu’ils ne veulent pas du pouvoir (mais les mêmes deviendront ministres quelques mois plus tard !).
Du coup, le gouvernement reste en place. Simplement, les organisations ouvrières installent à côté de lui un Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne (où la CNT se met volontairement en minorité !). Avec l’illusion que les anarchistes ont de toute façon le pouvoir, puisqu’ils contrôlent tout, même le gouvernement : c’est notre allié, et s’il nous veut du mal, il n’aura pas les moyens de nous combattre…

Pourtant les problèmes arrivent vite !
D’abord la guerre, avec des effets immédiats. Durruti part immédiatement avec 20 000 hommes (et femmes !) pour sauver Saragosse. Le résultat est un jeu de dupes : chantage à l’arrière (toutes les armes pour le front, discipline, production, centralisation) ; et sacrifices au front (les milices du POUM et de la CNT sont les plus exposées et sans armes).
Les révolutionnaires se battent contre Franco, mais à l’arrière le pouvoir central se reconstruit. Pas à pas. C’est aussi une des leçons d’Espagne : on peut reconstruire un appareil d’Etat bourgeois parfois avec trois fois rien au départ.
Des comités qui acceptent de s’intégrer aux municipalités. Des milices intégrées dans une nouvelle police ou militarisées sur le front. Des entreprises nationalisées et désormais dirigées par des “ techniciens ” au détriment des formes de contrôle ouvrier. Parfois avec le consentement, parfois grâce à une série de petits coups de force…

A Barcelone, cela prend plutôt l’allure d’une guerre larvée permanente. Mais la CNT et le POUM sont pris dans une contradiction insoluble. A la base, leurs militants résistent à cette reprise en main. Mais en même temps ces organisations décident de participer au gouvernement.

Dès le 27 septembre, Garcia Oliver (CNT) et Andrès Nin (POUM) sont ministres de la Généralité de Catalogne. On reviendra plus tard sur les raisons qui ont pu les motiver à ce moment là (voir la dernière partie de l’exposé consacrée aux problèmes du « parti révolutionnaire »). Mais dans l’immédiat, on ne peut que constater qu’ils se retrouvent vite dans une impasse.

Même ministres, ils ne contrôlent pas grand chose, mais ils se sentent obligés de justifier la politique du gouvernement et font pression sur leurs propres camarades dans le sens du compromis. C’est ainsi que le comité central des milices est dissous au moment où ils entrent dans le gouvernement catalan…
Un mois après, la CNT entre dans le gouvernement de Madrid et le même phénomène se répète dans tout le pays.

Cette reconstruction progressive de l’Etat aux dépends des comités dure jusqu’en mai 1937, une évolution qui est amplifiée par deux phénomènes :

  • Les défaites militaires (qui vont toujours dans le sens de la restauration de l’Etat, contre la “ division ”, même si la bataille de Madrid montre la couardise du gouvernement enfui à Valence et l’incompétence du commandement militaire).
  • L’intervention massive de l’URSS, donnant une place inespérée au PCE. Un soutien militaire tout relatif : des armes contre de l’or après octobre 1936. Mais le prestige de la révolution russe. Staline veut-il sauver la République ? Comme allié, ce n’est pas le même enjeu que la France. Mais il y a une situation révolutionnaire. C’est un vrai problème pour la bureaucratie soviétique qui à la fois se sent menacée et doit aussi montrer son utilité : la lutte contre la révolution mobilise des milliers d’agents du GPU. Avec les calomnies qui s’amplifient (le anarchistes et surtout les « trotskystes » du POUM au service de franco).

La crise de mai 1937 à Barcelone est précédée de plusieurs événements significatifs :

  • Novembre 1936, dissolution de toutes les milices à l’arrière (un décret de Madrid approuvé par la CNT)
  • Décembre 1936, le POUM renvoyé du gouvernement catalan (mais ne cesse de réclamer son retour au lieu de prendre la tête de la résistance)
    Avril 1937, les premiers affrontements violents pour désarmer les milices (d’abord aux frontières)

Le 3 mai le gouvernement tente de s’emparer du central téléphonique aux mains des employés et gardés par la CNT. Grèves et barricades partout, une véritable insurrection partie à la base. Le gouvernement depuis Valence envoie 5 000 hommes supplémentaires mais Garcia Oliver et Federica Montseny prêchent le retour au calme ! Le 7 mai la révolution est vaincue. Le POUM n’a pas osé prendre la tête de l’insurrection.

Après, tout va très vite :
En juin, Caballero sont remplacé par Negrin. Les anarchistes sont démissionnés du gouvernement en Catalogne et à Madrid. La République n’a plus besoin d’eux.
La répression à une grande échelle commence immédiatement : mise en place de la SIM (service d’enquêtes militaires) voulu par le gouvernement et entièrement contrôlé par le GPU. Des milliers de militants arrêtés et torturés, des dizaines de prison secrètes. D’abord le POUM et d’abord Nin. Puis la CNT mise hors la loi, ses locaux saccagés etc

La République bourgeoise révèle sa nature profonde : maintenant que l’Etat a pu être reconstruit (il a quand même fallu dix mois pour y arriver), la République utilise des moyens de terreur qui n’ont rien à envier à ceux utilisés par les fascistes.

C’est aussi une étape essentielle dans la formation du stalinisme. Car le phénomène stalinien ne s’est pas constitué d’un seul coup. Les staliniens ont eu évidemment une responsabilité écrasante dans la défaite du prolétariat en 1927 en Chine, et en 1933 en Allemagne. Mais c’était avant tout le résultat d’une politique d’aventuriers qui n’ont plus comme préoccupation première la victoire du prolétariat. En Espagne en 1936, Staline cherche consciemment à écraser la révolution espagnole. Comme le réformisme de la social-démocratie en 1919 en Allemagne, le réformisme stalinien en Espagne bascule du côté de l’ordre bourgeois.

Car c’est bien une contre révolution qui commence, politique et sociale. La lutte contre la collectivisation devient systématique dans les villes et les campagnes (notamment la décollectivisation des terres en Aragon).

Ce qui n’empêche pas les défaites militaires de continuer à s’accumuler. Désormais c’est une guerre classique. A ce jeu Franco soutenu par Hitler et Mussolini est le plus fort.
Le camp de la révolution est désarmé et du côté républicain l’enthousiasme a disparu. En janvier 1939, Barcelone est prise sans combat par les troupes de Franco. Symptomatique aussi la fin du gouvernement républicain : Négrin est renversé le 5 mars par un coup d’état militaire(Casado) qui négocie en vain avec Franco. Mais du côté de Franco, pourquoi négocier avec un gouvernement qui n’est pas seulement battu militairement mais qui ne représente plus rien politiquement ?

Le 28 mars 1939, Franco entre à Madrid. Son gouvernement reconnu déjà un mois avant par la France qui envoie un premier ambassadeur : Pétain.

Les enjeux d’un débat

Trois problèmes méritent sans doute une discussion plus approfondie :

  1. La guerre et la révolution. La lutte contre la révolution a été menée au nom d’une efficacité plus grande sur le plan militaire. On voit bien que la guerre sans la révolution a abouti à une défaite de la République. Mais la révolution menée jusqu’au bout aurait-elle permis de gagner la guerre ?
  2. Les collectivisations. Les solutions collectivistes se sont imposées durant les premiers mois de la révolution. Pourtant le bilan de ces expériences est souvent contesté. Quelle a été l’ampleur réelle, avec quelle efficacité ?
  3. Le parti révolutionnaire. La CNT et le POUM ont voulu à la fois soutenir la révolution et le gouvernement de FP. C’était manifestement impossible puisque la révolution a été étouffée puis écrasée par la République. Mais d’autres choix étaient-ils possibles ? Qu’aurait du être la politique d’un parti révolutionnaire ?

Guerre et révolution

Une des leçons de la révolution russe : on gagne la guerre civile d’abord avec des armes politiques, en faisant basculer les soldats du côté de la révolution, parce qu’on les a convaincu sur la paix immédiate (en 1917), sur le partage des terres, sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… C’est cette voie que le gouvernement de FP n’a même pas voulu explorer.

Il y avait pourtant de réelles possibilités.
L’armée de Franco était constituée pour l’essentiel de paysans pauvres et de Marocains.

On présente souvent le paysan espagnol comme un pauvre homme inculte, facile à manipuler, fanatisé par les prêtres (la défense du « Christ Roi » contre la République « œuvre du diable », en comparant parfois certaines situations à celle de la Vendée en 1793). Mais qu’auraient pesées ces traditions ou ce prétendu fanatisme contre l’espoir immédiat, concret, de la révolution agraire ?
Bien sûr on ne réécrit pas l’histoire. Mais il y a une certitude : le gouvernement de FP n’a jamais essayé, il n’a jamais voulu brandir l’arme de la révolution agraire (celle-ci lui a été imposée dans les régions dites « républicaines » …). Parce que le souci du FP n’était pas de convaincre les paysans mais la bourgeoisie de rompre avec Franco et de revenir dans le camp de la légalité. Il fallait donc donner l’exemple et respecter la propriété…

Le gouvernement de FP a refusé de la même façon de se saisir de la question coloniale.
A cette époque, le Maroc est partagé entre la France et l’Espagne qui ont combattu ensemble l’insurrection dirigée en 1925 par Abd-el-Krim. Celui-ci a été battu mais conserve encore des forces importantes, et surtout une grande influence. Ses émissaires prennent contact avec des représentants du gouvernement républicain en décembre 1936. Abd-el-Krim propose de rassembler toutes ses forces pour faire de l’agitation parmi les troupes marocaines de Franco et couper sa base arrière. A condition que le FP s’engage à aller vers l’indépendance du Maroc. Celui-ci refuse net et les discussions s’interrompent.

Une attitude qui est en cohérence avec celle de juillet 1936 : plutôt prendre le risque de la défaite que donner des armes à la révolution.

Les collectivisations

Le phénomène a été massif on l’a dit. Avec des formes variées de contrôle ouvrier, de contrôle par les organisations ouvrières ou par les municipalités, d’expropriation… Dans les campagnes, le débat a fait rage entre partisans du partage des terres et partisans de la collectivisation (voir le film de ken Loach).

C’est d’ailleurs l’aspect le plus remarquable. En Russie en 1917 et même dans les années qui ont suivi, il n’y a eu qu’un très faible mouvement en faveur de solutions collectivistes dans les campagnes. La puissance du mouvement anarchiste en Espagne a sans doute fait la différence…

Mais cela a fait l’objet de plusieurs controverses.
Le gouvernement et les staliniens les ont farouchement combattues au nom de la guerre qui était la priorité. Dans les villes pourtant, ils ont dû composer. Il faut attendre souvent plusieurs mois avant que des « techniciens » nommés par le gouvernement se substituent au contrôle ouvrier (à défaut de réintégrer les anciens propriétaires souvent enfuis dès les premiers jours). A noter que la collectivisation ne touche pas que des usines, mais aussi des grands restaurants comme à Barcelone…
Dans les campagnes les anarchistes sont accusés de semer la « terreur » avec leurs « colonnes infernales ». Les tentatives de collectivisation refluent plus rapidement qu’en ville, sauf en Aragon où il a faut attendre le tournant de mai 1937 pour qu’elles soient remises en cause.

Plus encore que le principe, c’est surtout l’efficacité du système collectiviste qui est dénoncée. Toujours au nom de la défense militaire. Il est vrai que la collectivisation a été généralement mise en œuvre sur le modèle anarchiste, avec une indépendance presque complète de chaque unité de production. Parfois avec des solutions radicales : par exemple la suppression de l’argent dans certains villages. Mais très vite justement se posent des problèmes de crédit, d’approvisionnement, de circuits commerciaux… Et donc la mise en place d’une organisation planifiée, contrôlée par la population elle-même, mais impossible à réaliser si on ne contrôle pas l’Etat, et si le gouvernement est contre. D’où une inévitable stagnation de ces petites unités de production livrées à elles mêmes, et le bilan mitigé d’une expérience faute d’avoir résolu la question du pouvoir…

Le parti révolutionnaire

D’une manière assez paradoxale, l’issue dépendait beaucoup de la CNT mais aussi du POUM.

La CNT a une influence et un milieu militant infiniment plus important que le POUM. Mais c’est une organisation très hétérogène, qui explose littéralement lorsqu’elle est confrontée à ses propres contradictions politiques (notamment au moment des événements de mai 1937). La CNT ne veut pas prendre le pouvoir après juillet mais elle accepte d’avoir des ministres quelques mois après et participe à la reconstruction de l’Etat bourgeois. Il est difficile d’en comprendre toutes les raisons. Il y a bien sûr les pressions en ce sens, la solidarité malgré tout contre le fascisme…[2]

Le POUM aurait pu jouer un autre rôle, celui d’une direction politique de rechange, en rompant définitivement son alliance avec le FP, en proposant systématiquement cette politique à la CNT, éventuellement contre ses dirigeants attachés à rester ministres. Du moins c’était le point de vue de Trotsky. Mais ce n’était pas celui des dirigeants du POUM qui estiment encore aujourd’hui[3] qu’il n’y avait pas d’autre politique possible que celle qu’ils ont menée…

A chaque fois, la réponse de Nin est la même : c’est la CNT qui a les moyens, pas nous (et donc sans eux nous n’avons pas les moyens de préparer les masses à la conquête du pouvoir, il faut donc transiger et même revendiquer une place au sein de la République, en attendant que la situation murisse davantage).
Pourtant il y a eu au moins un moment où le POUM aurait pu gagner une réelle influence de masses : c’est en mai 1937. C’est en tout cas ce que tente de démontrer le récit de Felix Morrow (voir bibliographie). Certes, c’est un moment difficile car la révolution a déjà commencé à refluer. Mais l’écart est alors considérable entre une partie importante des militants de la CNT (notamment les jeunes) qui veulent balayer le gouvernement de la Généralité de la Catalogne et leurs chefs. Le POUM n’ose pas.
Il subit immédiatement après la répression des staliniens qui ont désormais les moyens d’appliquer une véritable politique de terreur.

La discussion autour du POUM a été un enjeu considérable pour tous ceux qui se posaient alors le problème de construire une IV° internationale.
Deux courants plus ou moins constitués sont alors en discussion : les GBL (Groupes bolcheviques-léninistes) sur la même ligne politique que Trotsky ; et ceux que les trotskystes appellent les “ centristes ” (pour aller vite : des « organisations révolutionnaires en paroles mais réformistes dans les faits »).

C’est le cas notamment de l’ILP (Independant Labour Party) par l’intermédiaire duquel George Orwell est venu s’engager dans les milices du POUM. Et du PSOP crée par Marceau Pivert en 1938, issu de la gauche de la SFIO, avec l’apport de militants trotskystes.

Pour Trotsky, l’enjeu est d’éviter deux écueils : un regroupement ultra-minoritaire qui n’a pas les moyens de peser sur les événements ; un regroupement informe qui a plus de militants mais pas de politique et qui du coup ne pèsera pas plus sur les événements.
C’est une discussion très abstraite jusque en 1936. Mais avec l’Espagne, c’est la possibilité d’une vérification grandeur nature.
Pourtant chacun tire une conclusion opposée. Pour Trotsky, l’absence d’une politique et d’une direction révolutionnaire ne pouvait amener le POUM qu’à la catastrophe. Pour les autres, la politique jugée “ sectaire ” de Trotsky n’est pas plus probante puisqu’elle conduit à l’impuissance (il n’y a pas eu de parti trotskyste en Espagne).

C’est un point de rupture. La IV° est crée en novembre 1938 sans les partis “ centristes ”. Mais depuis la discussion ne s’est pas non plus arrêtée : comment créer un parti révolutionnaire, en évitant deux écueils, une construction ultra-minoritaire ou un regroupement politiquement informe…

Chronologie

1931 :
Avril : victoire des républicains aux élections municipales, fin de la Monarchie.
1933 :
Octobre : dissolution des Cortes et victoire de la droite aux législatives.
1934 :
Octobre : grèves insurrectionnelles à Madrid, Barcelone, et dans les Asturies.
1935 :
Septembre : création du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM).
Octobre-décembre : formation d’un pacte électoral de front populaire.
1936 :
16 février : élection aux Cortes et gouvernement Azana.
17 juillet : soulèvement au Maroc espagnol, puis dans toute l’Espagne les 18-20 juillet. Gouvernement Giral.
21 juillet : Comité central des Milices de Catalogne.
4 septembre : gouvernement Largo Caballero.
26 septembre : formation du Conseil de la Généralité de Catalogne et fin du Comité central des Milices.
10 octobre : décret créant l’armée populaire et militarisant les milices.
28 octobre : Largo Caballero annonce l’appui et les renforts russes.
4 novembre : entré des représentants de la CNT dans le gouvernement Caballero. Le gouvernement part pour Valence.
1937 :
2-6 mai : journées d’émeutes à Barcelone.
15 mai : chute de Largo Caballero et gouvernement Negrin.
16 juin : arrestation des dirigeants du POUM.
11 août : dissolution du conseil d’Aragon.
15 août : décret créant le SIM (sécurité militaire).
1938 :
8 avril : les nationalistes coupent en deux l’Espagne républicaine.
1er novembre : fin du procès du POUM.
1939 :
26 janvier : capitulation de Barcelone.
5-6 mars : prise du pouvoir par la junte Casado après la démission d’Azana.
28 mars : entrée des troupes nationalistes dans Madrid.

Bibliographie

Analyse politique et ouvrages d’historiens
Felix Morrow : Révolution et contre révolution en Espagne
Pierre Broué : La révolution espagnole
Pierre Broué et Emile Témine : La révolution et la guerre en Espagne
Léon Trotsky : La révolution espagnole
César M. Lorenzo, Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale

Témoignages
George Orwell : Hommage à la Catalogne. L’ouvrage le plus simple à faire lire, vivant et très politique…
Wilebaldo Solano : Le POUM, révolution dans la guerre d’Espagne. Le témoignage et le point de vue du principal dirigeant des jeunesses du POUM : Trotsky avait tort et le POUM ne pouvait pas mener une autre politique que celle qu’il a menée… .
Hans Magnus Enzenberger : Le bref été de l’anarchie : la vie et la mort de B. Durutti. Des témoignages qui donnent un excellent aperçu sur la CNT.
Arthur Koestler : La lie de la terre. Les républicains internés en France après la défaite.

Roman d’hier et d’aujourd’hui
Ernest Hemingway : Pour qui sonne le glas. Un classique plutôt réussi. Même si l’auteur ne laisse qu’entrevoir les problèmes politiques de l’époque.
André Malraux : L’espoir. Une histoire « républicaine » de la guerre d’Espagne…
Javier Cercas : Les soldats de Salamine. Pour se faire une idée sur la manière dont on raconte ces événements aujourd’hui en Espagne. Un gros succès d’édition.
Dulce Chacon : Voix endormies. Un roman émouvant sur les premières années en Espagne après la victoire de Franco.

Filmographie

Land and Freedom, de Ken Loach, film sorti en 1994
Maria Dolores Genoves et Llibert Ferri : L’affaire Nicolaï (Télévision de Catalogne-1992)
Christophe Muel : Staline en Espagne (Les brûlures de l’histoire, France 3-1997)

Notes et sources

  1. Pour une définition plus précise de ce que signifie cette formule à cette époque dans le mouvement communiste, on peut se reporter aux textes adoptés lors du IV° congrès de l’Internationale communiste en 1922, disponibles sur le net : « Résolution sur la tactique de l’IC » et « Thèses sur l’unité du front prolétarien »).
  2. Extrait du journal de la CNT Solidaridad Obrera (4 novembre 1936)fckLRfckLR
  3. Lire le témoignage de Wilebaldo Solano cité dans la bibliographie.