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La dialectique est en philosophie une manière de raisonner et d'interpréter le monde qui part des contradictions apparentes et cherche à les dépasser, c'est-à-dire à faire émerger de nouvelles thèses dans lesquelles les contradictions sont résolues.

La dialectique, combinée avec le matérialisme, est un élément théorique du marxisme, même si c'est un des plus controversés.

Les origines

L'idéalisme grec

Platon et Aristote.jpg
Dans l'Antiquité grecque, la dialectique connaît son essor à l'époque de la naissance de l'idéalisme. La dialectique commence alors à montrer sa puissance, même si elle admet une prémisse fausse : que les Idées existeraient "à part".

On trouve ses premières traces chez les penseurs présocratiques : d'abord dans la pensée sur l'un et le multiple développée par Parménide au 5ème siècle av. J.-C., et poursuivie par son élève Zénon d'Élée dans ses célèbres paradoxes (ce dernier étant tenu par Aristote pour l'inventeur de la dialectique).

Ainsi, la dialectique aurait été utilisée par Socrate sous la forme de la maïeutique, "l'art d'accoucher les esprits" : le dialecticien conduit l'interlocuteur à découvrir la connaissance vraie qu'il porterait en lui, en le mettant devant ses contradictions.

Platon conçoit la dialectique comme l'art du dialogue qui permet de s’élever des connaissances sensibles (pouvant être perçues par les sens) aux Idées (réalité absolue du monde intelligible).

Les origines mystiques allemandes

Dès ses articles de jeunesse, Marx développe une conception non mécanique de la matière :

« Parmi les propriétés naturelles de la matière, le mouvement est la première et la principale, non seulement comme mouvement mécanique et mathématique, mais encore comme élan, esprit vital, force de tension, comme tourment de la matière pour reprendre l’expression de Jacob Böhme. Les formes primitives de cette dernière sont des forces essentielles vivantes, individualisantes, inhérentes à elle, productrices de différences spécifiques »[1]

Ce que Daniel Bensaïd commente de la façon suivante :

« La référence, à travers Jacob Böhme, aux origines mystiques de la dialectique allemande, n’a rien ici de fortuit. Pour Marx comme pour Hegel la mécanique et la mathématique ne sont que des moments du mouvement, dont la totalité concrète implique une logique du vivant. Les termes « d’élan », « d’esprit vital », de « force de tension » renvoient clairement à une telle problématique, où l’on s’étonne de trouver des accents pré-bergsoniens. »[2]

La dialectique chez Hegel

Le système

Avec les bouleversements d'un changement d'époque (révolutions dans les idées, Révolution française...), le philosophe allemand Friedrich Hegel cherche à expliquer l'évolution de la réalité et de la conscience de l'esprit à travers les âges. Hegel veut exprimer le mouvement global de succession, opposition et dépassement des savoirs et des philosophies particulières, qui toutes ont eu ou cru avoir une méthode spécifique et distincte. Ce Savoir Absolu est pour Hegel l’histoire du savoir, inséparable de l’histoire de l’humanité : chemin de la Raison, œuvre de « tous et de chacun ». C'est la conception téléologique de l'histoire.

Cette fin de l'histoire, Hegel pensait la vivre à son époque. C'est pourquoi il a cessé d'éprouver de la sympathie pour les mouvements révolutionnaires vers la fin de sa vie. Mais les choses en sont allé autrement, et après lui il y eut le déluge : la dernière grande œuvre d’Hegel, les Principes de la philosophie du droit, sont de 1820 ; en 1825 a lieu la première crise commerciale véritablement capitaliste.

La méthode ?

La philosophie de Hegel est une réflexion de la philosophie sur elle-même, une volonté de dégager une philosophie-de-la-philosophie, qui devient alors « science philosophique » (dans le sens de l’Encyclopédie hégélienne de 1817). C'est une différence fondamentale avec les sciences positives, qui sont essentiellement méthode, et qui en conséquence ne (se) pensent pas philosophiquement.

Dans l’Introduction à la Phénoménologie de l’Esprit (1807), Hegel présente l’essentiel de son orientation méthodologique, la structurant en deux parties : dans la première il se positionne contre la méthode en philosophie ; dans la seconde il réaffirme, au contraire, la nécessité d’une méthode d’exposition (die Methode der Ausführung) pour sa philosophie.

Pour Hegel, le mouvement des idées dans la société suit lui-même un mouvement dialectique, avec ses contradictions (thèse et antithèse), puis l'émergence d'un principe d'union qui les dépasse. Le terme allemand utilisé par Hegel (et Marx) pour le "dépassement" des contradictions est "aufhebung". Le préfixe "auf" signifiant "au dessus". Hegel insiste sur l'importance du "négatif". Le négatif est toujours le moteur du processus qui aboutira au positif. L’erreur ou l’insuffisance du savoir en font partie, la totalité du procès du Savoir, sous toutes ses figures partielles, est le chemin de l’autoconscience de l’Esprit.

Pour rendre compte du cheminement historique de l’Esprit, Hegel utilise une « méthode d'exposition », qui met en mouvement la différence entre conscience du sujet empirique et Savoir, entre le « nous » (comme étape du chemin) et l’histoire qui précède. Cet exercice est une pure contemplation : le Savoir-du-savoir ne mesure pas, ne statue pas sur le vrai et le faux. Hegel conclut : « La méthode, en effet, n’est pas autre chose que la structure du Tout exposé dans sa pure essentialité. » (Phénoménologie de l’Esprit)

Pour certains, la méthode de Hegel est donc insépérable de son système idéaliste :

« De ce qui précède, il apparaît qu’il est absolument impossible de séparer la méthode de la dialectique hégélienne de son contenu – une idée qui serait, par ailleurs, une incompréhension profonde de la pensée de Hegel. »[3]

La dialectique chez Marx et Engels

Critique et "dépassement" de Hegel

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En se ralliant au matérialisme, Marx et Engels ont rejeté la prémisse idéaliste de l'hégélianisme dans les années 1840 où il était à la mode ches les intellectuels. Mais ils insistaient pour dire qu'il ne fallait pas "jeter le bébé avec l'eau du bain". Mais la nature exacte de ce qu'ils voulaient sauver de Hegel fait débat.

Ils voyaient dans la dialectique de Hegel un immense apport pour expliquer l'évolution du monde. Cela les a conduit à parler pas seulement de matérialisme, mais aussi à décrire leur méthode comme de la dialectique matérialiste. En 1888, alors que la doctrine de Hegel est largement "enterrée", Engels rappelle encore :

« Mais on ne vient pas à bout d’une philosophie en se contentant de la déclarer fausse. Et une œuvre aussi puissante que la philosophie de Hegel, une œuvre qui a exercé une influence aussi considérable sur le développement intellectuel de la nation, on ne pouvait pas s’en débarrasser en l’ignorant purement et simplement. Il fallait la « dépasser » au sens où elle l’entend, c’est-à-dire en détruire la forme au moyen de la critique, mais en sauvant le contenu nouveau qu’elle avait acquis. Nous verrons plus loin comment cela se fit. »[4]

Selon Engels, il fallait séparer la méthode de Hegel de son système, ce qui correspondait à une utilisation par la gauche de la méthode d'un système philosophique de droite :

« Celui qui mettait l’accent sur le système de Hegel pouvait être passablement conservateur dans ces deux domaines (religion et politique, ndr.) ; celui qui, par contre, considérait la méthode dialectique comme l’essentiel, pouvait, tant en religion qu’en politique, appartenir à l’opposition la plus extrême. » (Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande)

Une méthode qui n'est pas exposée

Le philosophe marxiste Bertell Ollman indique que Marx avait pour projet de décrire sa conception de la dialectique, mais qu'il n'en a jamais eu le temps.[5] En effet, dans une lettre à Engels de 1858, Marx écrivait :

« Si jamais j’ai un jour de nouveau du temps pour ce genre de travaux, j’aurais grande envie de rendre, en deux ou trois placards d’imprimerie, accessible aux hommes de sens commun, le fonds rationnel de la méthode que Hegel a découverte, mais en même temps mystifiée.  »[6]

Dix ans plus tard, il a toujours en tête ce projet :

« Quand je me serai débarrassé de mon fardeau économique, j’écrirai une « Dialectique ». Les lois correctes de la dialectique sont déjà contenues dans Hegel ; sous une forme, il est vrai, mystique. Il s’agit de la dépouiller de cette forme »[7]

Dans sa postface à la deuxième édition allemande (1873) du Capital, Marx écrit :

« Dans son fondement, ma méthode dialectique n’est pas seulement différente de celle de Hegel, elle est son contraire direct. Pour Hegel, le procès de la pensée, dont il va jusqu’à faire sous le nom d’Idée, un sujet autonome, est le démiurge du réel, qui n’en constitue que la manifestation extérieure. Chez moi, à l’inverse, l’idéel n’est rien d’autre que le matériel transposé et traduit dans la tête de l’homme. J’ai critiqué le côté mystificateur de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans, à une époque où elle était encore à la mode. […] La mystification que la dialectique subit entre les mains de Hegel n’empêche aucunement qu’il ait été le premier à en exposer les formes générales de mouvement de façon globale et consciente. Chez lui, elle est sur la tête. Il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique. Dans sa forme mystifiée, la dialectique devint une mode allemande, parce qu’elle semblait glorifier l’état de choses existant. Dans sa configuration rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour les bourgeois et leurs porte-parole doctrinaires, parce que dans l’intelligence positive de l’état de choses existant elle inclut du même coup l’intelligence de sa négation, de sa destruction nécessaire, parce qu’elle saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu’elle est, dans son essence, critique et révolutionnaire. »[8]

De nombreux théoriciens ont livré des interprétations parfois très différentes de ce qu'est ce "noyau rationnel" de la méthode de Hegel.

Développement du monde et de la pensée

Pour Marx et Engels (comme pour Hegel), l'intérêt de la dialectique ne résidait pas seulement dans la description du monde réel et de l'histoire humaine, mais aussi dans les changements de conception dans la pensée, la façon de raisonner.

La dialectique inclut ce que l'on appelle aujourd'hui la théorie de la connaissance ou gnoséologie, qui doit considérer son objet également au point de vue historique, en étudiant et en généralisant l'origine et le développement de la connaissance, le passage de l'ignorance à la connaissance.

Exemples données par Marx

Marx cite notamment l'exemple du mouvement elliptique[9] en physique pour expliquer la contradiction et se réfère à la chimie organique. Marx explique qu'apporter des changements quantitatifs à la structure chimique d'un composé – en ajoutant du carbone, de l'oxygène et de l'hydrogène dans des proportions différentes – peut amener ces substances à acquérir des propriétés qualitativement différentes.

Dans certaines circonstances, l'augmentation d'une grandeur en quantité génère un changement qualitatif de la nature de cette grandeur.

Ainsi, l'accumulation d'argent au delà d'un certain seuil permet sa transformation en capital : il devient possible d'acquérir des moyens de production ou dans l'immobilier, de se lancer dans des cycles de production ou de location, et donc d'entretenir son capital et d'en vivre.

Ainsi, en expropriant une foule de petits producteurs (accumulation primitive du capital), il génère de grandes propriétés dont le rendement est bien meilleur. Dans le même temps il engendre une souffrance et une aliénation sans précédent. La perspective dialectique marxiste n'est ni le retour en arrière (impossible et réactionnaire), ni le statu-quo conservateur des possédants, mais la révolution socialiste qui constitue le dépassement de cette contradiction. Les expropriateurs sont expropriés, la propriété individuelle est rétablie, mais sur la base de la propriété sociale.

Un exemple de Marx au sujet des monopoles :

« Thèse : Le monopole féodal antérieur à la concurrence. Antithèse : La concurrence. Synthèse : Le monopole moderne, qui est la négation du monopole féodal en tant qu'il suppose le régime de la concurrence, et qui est la négation de la concurrence en tant qu'il est monopole. »[10]

Cependant Marx n'a jamais écrit que la dialectique correspondait - même schématiquement - au triptique thèse-antithèse-synthèse. Et par exemple dans sa lettre à Engels du 8 janvier 1868, il se moque des « trichotomies rigides » de Stein.

Déformation chez Engels ?

Engels a écrit dans son livre Anti-Dühring des passages sur la dialectique, où il étend la portée de la dialectique à la nature. C'est-à-dire qu'il défend l'idée que la dialectique décrit aussi les lois physiques.

En sciences physique on peut penser notamment aux changements d'états (qualitatif) en fonction de la variation de température (quantitatif).

Dans son livre Ludwig Feuerbach :

« Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près seuls à sauver [de l'idéalisme, l'hégélianisme y compris] la dialectique consciente pour l'intégrer dans la conception matérialiste de la nature ». « La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche moisson de faits [cela a été écrit avant la découverte du radium, des électrons, de la transformation des éléments, etc. !] qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement ». « La grande idée fondamentale, écrit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idées, passent par un changement ininterrompu de devenir et dépérissement - cette grande idée fondamentale a, notamment depuis Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante qu'elle ne trouve, sous cette forme générale, presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en paroles et l'appliquer dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont deux choses différentes. » « Il n'y a rien de définitif, d'absolu, de sacré devant elle [la philosophie dialectique] ; elle montre la caducité de toutes choses et en toutes choses, et rien n'existe pour elle que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire, de l'ascension sans fin de l'inférieur au supérieur, dont elle n'est elle-même que le reflet dans le cerveau pensant. »[11]

Pour de nombreux critiques de Engels, celui-ci aurait étendu abusivement la dialectique, dans son Dialectique de la nature publié après la mort de Marx. Engels employait aussi le terme de matérialisme dialectique pour désigner la dialectique matérialiste. Pour certains, cela traduit une déformation du sens originel donné par/avec Marx.

Dans les années 1960 et 1970, de nombreux marxistes, notamment universitaires, cherchaient la racine de la pensée stalinienne et beaucoup affirmèrent qu'elle remontait à Engels. C'est l'explication de George Lichtheim par exemple. Certains ont même dépeint Engels comme étranger au marxisme. Il est devenu courant depuis d'opposer l'analyse "nuancée" de Marx au "scientisme" d'Engels[12]. L'idée de ces critiques est que si le monde est régi par des lois dialectiques rigides, connaître ces lois suffit à une élite intellectuelle, et le mouvement ouvrier spontané n'a aucune valeur.

Pourtant, dans une lettre du 30 mai 1873, Engels expose à son ami une ébauche des « idées dialectiques qui (lui) sont venues ce matin, au lit, sur les sciences de la nature » ; et il conclut ainsi : « si tu penses que tout ceci vaut quelque chose, ne m’en parle pas, de cette façon aucun misérable anglais ne me volera la chose. » Marx ne répondit pas.

Historiographie

La question de la dialectique a donné lieu à énormément d'interprétations (certains disent « exégèses » ironisent certains) par rapport à des écrits de Marx très peu nombreux sur le sujet :

  • la Postface à la deuxième édition du Capital,
  • quelques passages de compréhension difficile contenus dans les œuvres « de jeunesse » (le troisième des Manuscrits de 1844, principalement)
  • quelques lettres : notamment la lettre à Engels du 1er février 1858, la lettre à Kugelmann du 6 mars 1868, la lettre à Dietzgen du 9 mai 1868
  • les observations éparses dans les œuvres tardives d’Engels.

Les premiers écrits de Marx, notamment les Grundrisse, sont longtemps restés méconnus. Or ces écrits sont les plus "philosophiques", et Marx les écrit à une époque de prégnance des idées hégéliennes, donc il s'y positionne plus précisément par rapport à sa dialectique.

Roman Rosdolsky, notamment, a participé à la « découverte » et à la diffusion des Grundrisse, à partir des années 1960, et a écrit à ce sujet des contributions comme Genèse et structure du « Capital » de Marx, Sur la méthode du Capital (1968).

"L'ABC de la dialectique marxiste", par Trotsky

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En 1939, Trotsky polémique avec des révolutionnaires qui considèrent, contrairement à lui, que l'URSS n'est plus un Etat ouvrier. Il écrit une brochure intitulée Défense du marxisme. Au détour de son raisonnement, il y expose sa conception de la dialectique marxiste, dans un chapitre intitulé "L'ABC de la dialectique marxiste". Trotsky définit la dialectique comme une forme de raisonnement, au même titre que le syllogisme aristotélicien. Mais si la logique aristotélicienne est essentiellement une pensée de l'identité, la dialectique, elle, est une pensée du changement, de la modification.
"Je vais tenter ici de cerner, sous la forme la plus dense possible, l'essentiel de la question. Dans la logique aristotélicienne le syllogisme simple part de A = A. Cette vérité est acceptée comme un axiome pour quantité d'actions pratiques humaines et pour des généralisations élémentaires. En réalité A n'est pas égal à A. C'est facile à démontrer ne fut-ce qu'en regardant ces deux lettres à la loupe: elles diffèrent sensiblement. Mais, dira-t-on, il ne s'agit pas de la grandeur et de la forme des lettres, c'est seulement le symbole de deux grandeurs égales, par exemple une livre de sucre. L'objection ne vaut rien: en réalité une livre de sucre n'est jamais égale à une livre de sucre: des balances plus précises décèlent toujours une différence. On objectera : pourtant une livre de sucre est égale à elle-même. C'est faux: tous les corps changent constamment de dimension de poids de couleurs etc., et ne sont jamais égaux a eux-mêmes. Le sophiste répliquera alors qu'une livre de sucre est égale a elle-même "à un instant donné". Sans même parler de la valeur pratique très douteuse d'un tel "axiome", il ne résiste pas non plus à la critique théorique. Comment en effet comprendre le mot "instant" ? S'il s'agit d'une infinitésimale fraction de temps, la livre de sucre subira inévitablement des changements pendant cet "instant". Ou bien l'instant n'est il qu'une pure abstraction mathématique, c'est-à-dire représente un temps nul? Mais tout ce qui vit existe dans le temps; l'existence n'est qu'un processus d'évolution ininterrompue; le temps est donc l'élément fondamental de l'existence. Et l'axiome A=A signifie que tout corps est égal a lui même quand il ne change pas, c'est-à-dire quand il n'existe pas."

Dès lors que l'on admet que le monde change, la méthode dialectique devient la plus évidente et la plus adéquate pour en rendre compte. Il n'est pas absolument faux de dire que A=A ; simplement, cet axiome syllogistique n'est vrai que dans la mesure où l'on peut admettre sans infliger de trop grande distorsion à la réalité que l'objet que l'on considère ne se modifie pas pendant la période où on le considère. Mais pour comprendre le monde et agir sur lui, il est souvent inadéquat de se limiter au syllogisme.

"On ne peut impunément manier l'axiome A=A que dans des limites déterminée. Quand la transformation qualitative de A est négligeable pour la tâche qui nous intéresse, alors nous pouvons admettre que A=A. C'est le cas par exemple du vendeur et de l'acheteur d'une livre de sucre. Ainsi considérons-nous la température du soleil. Ainsi considérions-nous récemment le pouvoir d'achat du dollar. Mais les changements quantitatifs, au-delà d'une certaine limite, deviennent qualitatifs. La livre de sucre arrosée d'eau ou d'essence cesse d'être une livre de sucre. Le dollar, sous l'action d'un président, cesse d'être un dollar. Dans tous les domaines de la connaissance, y compris la sociologie, une des tâches les plus importantes consiste à saisir à temps l'instant critique où la quantité se change en qualité."

La pensée vulgaire est une pensée anti-dialectique, fondée sur le principe d'identité, négatrice du mouvement perpétuel de la réalité. C'est là son vice fondamental, qui fait obstacle à une conception correcte, c'est-à-dire révolutionnaire, du monde.

"La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, Etat ouvrier, etc., qu'elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement et de plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d'être A, l'Etat ouvrier cesse d'être un Etat ouvrier. Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l'empreinte figée d'une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse, j'allais presque dire une saveur, qui les rapprochent jusqu'à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l'Etat ouvrier en général, mais tel Etat ouvrier, dans un pays arriéré encerclé par l'impérialisme etc. La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante[13]."


Le "diamat" stalinien

Dans la doctrine officielle de l'Etat soviétique, le matérialisme dialectique (abrégé « diamat » en russe) est devenu un dogme.

Après avoir été publiée en 1925, Dialectique de la nature est devenu un livre canonique de l'enseignement officiel en URSS. La version de la dialectique qu'utilisaient les staliniens était une application rigide des trois lois d'Engels. Les lois étaient martelées par Staline et ses partisans acceptaient sans y voir la moindre difficulté le concept d'une dialectique de la nature.

Des scientifiques reconnus dans leur discipline furent purgés parce qu'ils ne montraient pas assez qu'ils appliquaient le « diamat » dans leur science. Ils étaient alors remplacés par de jeunes collègues qui avaient proclamé leur allégeance au matérialisme dialectique stalinien. C'était, en partie, un effort pour contraindre la science à s'adapter aux besoins spécifiques de l'Union soviétique pour se maintenir comme puissance mondiale. Il ne pouvait plus être question de science pure. Les scientifiques devaient justifier leur travail en démontrant sa pertinence dans le cadre du Plan quinquennal de développement économique de Staline. Mais c'était aussi un effort idéologique pour justifier l'Etat soviétique, tant aux yeux de ses propres citoyens que pour les sympathisants d'Occident, comme une société totalement organisée selon les intérêts du prolétariat.

Cela pouvait aller jusqu'à l'incompétence flagrante et même la contradiction frontale avec le savoir scientifique accumulé jusque là. Par exemple, Trofim Lissenko, qui rejetait la génétique comme une déviation bourgeoise, fut nommé directeur de l'Institut de génétique.

Dialectique, philosophie et science

Fin de la philosophie ?

D'après Engels, le matérialisme dialectique « n'a que faire d'une philosophie placée au-dessus des autres sciences ».

« Dès lors que chaque science spéciale est invitée à se rendre un compte exact de la place qu'elle occupe dans l'enchaînement général des choses et de la connaissance des choses, toute science particulière de l'enchaînement général devient superflue. De toute l'ancienne philosophie, il ne reste plus alors à l'état indépendant, que la doctrine de la pensée et de ses lois, la logique formelle et la dialectique. Tout le reste se résout dans la science positive de la nature et de l'histoire. »[14]

La "dialectique inconsciente" des scientifiques

Si l'on pense que la dialectique est un ensemble de lois qui régissent la nature, alors les scientifiques dans les différences sciences naturelles devraient percevoir ces lois.

Engels soutient que les scientifiques font souvent de la dialectique sans le savoir :

« Dans la biologie comme dans l’histoire de la société humaine, la même loi se vérifie à chaque pas, mais nous voulons nous en tenir ici à des exemples empruntés aux sciences exactes, puisque c’est ici que les quantités peuvent être exactement mesurées et suivies. Sans aucun doute ces mêmes messieurs qui ont jusqu’à présent taxé de mysticisme et de transcendentalisme incompréhensible la loi du passage de la quantité à la qualité vont-ils déclarer maintenant qu’il s’agit là de quelque chose de tout à fait évident, de banal et de plat qu’ils ont utilisé depuis longtemps et qu’ainsi on ne leur a rien appris de nouveau. Mais cela restera toujours un haut fait historique d’avoir exprimé pour la première fois une loi générale de l’évolution de la nature, de la société et de la pensée sous sa forme universellement valable. Et, si ces messieurs ont depuis des années laissé se convertir l’une en l’autre quantité et qualité sans savoir ce qu’ils faisaient, il faudra bien qu’ils se consolent de concert avec le monsieur Jourdain de Molière, qui avait lui aussi fait de la prose toute sa vie sans en avoir la moindre idée. »[15]

Lénine reprend cette idée dans Matérialisme et empiriocriticisme, où il explique que les scientifiques font en permanence usage d'un « matérialisme inconscient » dans leurs recherches (et cela inclut pour lui l'usage de la dialectique).

Les scientifiques dialecticiens

Certains rares scientifiques ont affirmé que la dialectique avait à voir avec une bonne méthode scientifique, en particulier dans le domaine de la biologie.

En 1985, Richard Levins et Richard Lewontin ont publié une série d'essais intitulés The Dialectical Biologist, dans lesquels ils expliquent avoir adopté la dialectique dans leur pratique de biologistes. Un de leurs raisonnements le plus novateur est de considérer l'organisme à la fois comme sujet et comme objet de l'évolution. Ils critiquent d'une part les darwiniens classiques qui voient les organismes comme réagissant à des forces agissant sur eux de l'extérieur (les contraintes de l'environnement), et d'autre part les déterministes génétiques (comme Richard Dawkins et sa théorie du « gène égoïste ») pour qui le développement des organismes dépend avant tout du code génétique préétabli. Pour Levins et Lewontin, on ne peut pas considérer qu'une niche écologique adéquate à telle espèce préexiste, mais que les niches sont créées par un processus commun des organismes et de l'environnement (dont d'autres organismes). L'environnement modifie les organismes, mais les organismes modifient aussi l'environnement (les castors créent des barrages, les racines de plantes modifient le sol, la vie a modifié la composition de l'atmosphère...).

Stephen Jay Gould et Niles Eldredge ont aussi considéré que l'évolution suit un mouvement dialectique : dans leur théorie de l'équilibre ponctué, l'évolution est caractérisée par de longues périodes statiques parsemées de moments dans lesquels les espèces évoluent très rapidement. Gould déclarait que « la pensée dialectique devrait être prise plus au sérieux par les chercheurs occidentaux ».

Steven Rose, chercheur en neurologie et vulgarisateur de la philosophie de la biologie, cite la tradition dialectique comme l'une des influences qu'il a subies. Il soutient que les systèmes complexes ont des propriétés qui ne peuvent être expliquées en examinant isolément chacun de leurs éléments.

J.B.S. Haldane était un scientifique éminent, qui avait fait progresser notre compréhension de la façon dont l'évolution se relie à la génétique, et aussi un marxiste engagé, membre du parti communiste. Toute sa vie, il devait se persuader de plus en plus des pouvoirs explicatifs de la méthode dialectique, déclarant dans sa préface à la Dialectique de la nature que si elle avait été publiée plus tôt, elle lui aurait épargné beaucoup de « réflexion confuse ».

Christof Niehrs, embryologiste allemand, a noté de façon explicite, dans un article scientifique de 2011, les similitudes formelles entre les processus biologiques et les lois de Hegel[16].

Dans le domaine de la géographie, plusieurs penseurs éminents (Neil Smith, David Harvey...) ont développé une pensée marxiste, y compris sur les rapports du marxisme avec leur propre discipline. Le fait que celle-ci soit à la croisée des sciences sociales et des sciences naturelles les conduit souvent à s'interroger sur la dialectique, la dialectique de la nature...

Une autre question se pose : si la dialectique matérialiste a quelque chose d'objectif, pourquoi n'y a-t-il pas davantage de scientifiques dialecticiens ? Certains comme Phil Gasper pensent que la tendance au réductionnisme dans la science reflète la domination de l'individualisme dans la société capitaliste.

L'évolutionnisme

La conception par excellence hérité du passé, c'est la vision d'un monde statique ou d'un monde stagnant. L'irruption du capitalisme rend quasiment intenable ce genre de conception. C'est pourquoi des pensées évolutionnistes ont vu le jour dans de nombreuses disciplines : le darwinisme, la découverte de la fin inévitable de la Terre, des cycles de vie des étoiles, la théorie du Big Bang...

Mais dans les domaines philosophiques, historiques, économiques, politiques, Marx et Engels ont toujours trouvé que les visions autres que la dialectique (le positivisme...) étaient trop unilatérales, pauvres, et réductionnistes, l'évolution réelle étant marquée de bonds, de catastrophes, de révolutions.

Pensée systémique

Pour certains, il est possible de faire un rapprochement entre la dialectique et la notion de pensée systémique (ou « science systémique »). En systémique, il y a la notion d'émergence (le tout est plus que la somme des parties) : une somme de forces réunies et organisées donne une force bien plus élevée : il s'opère un saut qualitatif.

Débats marxistes sur la dialectique

Le statut de la dialectique dans la pensée de Marx et Engels est un sujet complexe, qui a conduit les marxistes à des conceptions parfois très différentes.

Lois de la dialectique ?

Un des débats principaux consiste à savoir si dans le matérialisme historique, la dialectique "explique" l'histoire ou l'économie, ou non. C'est un vieux débat, puisque le matérialiste Eugen Dühring critiquait déjà le marxisme comme un mysticisme, l'accusant de déduire ses "lois" d'une théorie hégélienne fumeuse. Dans son Anti-Dühring, Engels répond que les thèses économiques ou historiques de Marx sont le fruit d’une recherche scientifique spécifique, et absolument pas tirées d’une quelconque loi générale. Ce n’est qu’a posteriori qu’on y constate des traits dialectiques. Il dit par exemple que quand Marx dit qu'une somme d'argent ne devient capital qu' à partir d'une certaine quantité, c'est le fruit d'une étude économique, pas une déduction à partir de la dialectique. Même si Marx note après coup qu'on y voit de la dialectique. Ou encore :

« Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d’orge […] quand je dis qu’il est négation de la négation. En effet, comme le calcul différentiel est également négation de la négation, je ne ferais, en renversant la proposition, qu’affirmer ce non-sens que le processus biologique d’un brin d’orge est du calcul différentiel ou même, ma foi, du socialisme. Voila pourtant ce que les métaphysiciens mettent continuellement sur le dos de la dialectique. Si je dis de tous ces processus qu’ils sont négation de la négation, je les comprends tous ensemble sous cette loi unique du mouvement et, de ce fait, je ne tiens précisément pas compte des particularités de chaque processus spécial pris à part. »[17]

Le philosophe marxiste Bertell Ollman soutient que la dialectique n'est pas un ensemble de lois que l'on pourrait utiliser pour déduire les lois de l'histoire :

« Face à toute la mésinformation qui circule sur la dialectique, il est peut-être utile de commencer en précisant ce qu’elle n’est pas. La dialectique n’est pas cette triade d’airain thèse-antithèse-synthèse censée tout expliquer ; elle ne fournit pas de formule apte à prouver ou prédire quoi que ce soit ; elle n’est pas non plus la force motrice de l’histoire. La dialectique, en tant que telle, n’explique rien, ne prouve rien, ne prédit rien et n’est la cause de rien. »[5]

Certains marxistes critiquent l'idéalisme de ceux qui interprètent la dialectique comme une loi philosophique gouvernant le monde physique.[18]

Louis Althusser s'est élevé contre toute tentative de voir dans la totalité chez Marx (le système et ses rapports de production) le simple équivalent de la totalité diffuse de Hegel :

« le principe « spirituel » qui constitue l’unité interne de la totalité hégélienne historique n’est pas le moins du monde assimilable à ce qui figure chez Marx sous la forme de la « détermination en dernière instance ». (…) Pour Hegel il n’y a pas dans la société, dans la totalité existante, une détermination en dernière instance. La société hégélienne n’est pas unifiée par une instance fondamentale existant à l’intérieur d’elle, elle n’est pas unifiée ni déterminée par une de ses « sphères », la sphère politique, ou philosophique, ou religieuse. Pour Hegel, le principe qui unifie et détermine la totalité sociale n’est pas une telle « sphère » de la société, mais un principe qui n’a aucun lieu ni corps privilégié dans la société, pour la raison qu’il réside dans tous les lieux et tous les corps. »   (Louis Althusser, Pour Marx)

Certains soutiennent que la dialectique n'est pas une méthode d'investigation, mais uniquement une méthode d'exposition. Ils se basent par exemple sur ce passage :

« [Lassalle] découvrira à ses propres dépens que du point de vue de la critique, conférer à la science une présentation dialectique et, inversement, appliquer un système logique, abstrait et préconçu à de vagues intuitions, sont deux choses assez différentes. » (Lettre de Marx à Engels, 1er février 1858)

Ou encore :

« Il semble que ce soit la bonne méthode de commencer par le réel et le concret, qui constituent la condition préalable effective, donc en économie politique, par exemple, la population qui est la base et le sujet de l’acte social de production tout entier. Cependant, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que c’est là une erreur. La population est une abstraction si l’on néglige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont à leur tour un mot creux si l’on ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital, etc. » (K. Marx, Introduction de 1857)

Quelles lois ?

Celles et ceux qui pensent que la dialectique est constituée de quelques lois générales se basent généralement sur Engels qui écrit dans la Dialectique de la nature :[15]

[Les lois de la dialectique] se réduisent pour l’essentiel aux trois lois suivantes :
– la loi du passage de la quantité à la qualité et inversement ;
– la loi de l’interpénétration des contraires ;
– la loi de la négation de la négation.

Mais ce qui est le plus souvent mis en avant pour donner une idée de la dialectique, c'est l'idée que le monde est en mouvement. Ainsi plutôt que de considérer le monde comme s'il était statique, et tenter ensuite d'expliquer les changements, il faut à l'inverse considérer que le changement est l'état par défaut de l'univers, et que ce sont les points d'équilibre, qui semblent statiques mais sont soumis à des forces contradictoires, qu'il faut expliquer.

Il en découle une critique de la logique cartésienne, qui étudie un élément en supposant que tout le reste est fixe.

La dialectique et le mécanisme

Dans les formations marxistes de nombreuses organisations, la dialectique est présentée comme l'élément qui permet de ne pas sombrer dans un matérialisme mécaniste trop réducteur, niant la praxis, l'autonomie partielle de la superstructure, et isolant artificiellement des choses de leurs relations avec d'autres choses... C'est dans ce sens que J.B.S Haldane parlait de dialectique à propos de sa vision de la génétique en intéraction avec l'environnement. Ou encore que David Harvey parle de dialectique dans ses études de géographie.

On peut donc dans ce sens opposer dialectique et conception mécaniste, ou métaphysique. C'est ainsi par exemple que des marxistes accusent d'autres marxistes de n'avoir pas assez pris en compte la dialectique dans leurs "analyses marxistes" :

« Marx a régulièrement relu les grands écrits dialectiques pour rafraîchir sa manière de penser dialectiquement, mais beaucoup de marxistes n’ont pas fait cela. Penser dialectiquement est un effort tout au long de la vie. Il faut nager dans la dialectique. »[19]

Mais beaucoup ont également soutenu que c'est la dialectique qui est source de réductionnisme, qu'elle serait mécaniste et téléologique malgré la tentative de Marx de la récupérer. C'est notamment le cas d'un certains nombre de penseurs "post-modernes" (Foucault, Deleuze-Guattari...). Si l'on peut déduire la marche du monde des lois de la dialectique, le matérialisme historique est alors trop « mécaniste ». Par exemple le développement du capitalisme, de la lutte de classe et de la révolution socialiste serait purement déterminé par « l'auto-mouvement du capital » (c'est par exemple une critique adressée à Christopher J. Arthur). On retrouverait cette vision mécaniste dans des extraits du Capital, comme :

« Cette expropriation [des expropriateurs] s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste. (...) La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. »[20]

A fortiori, pour les critiques de cet aspect de la dialectique, la dialectique de la nature est à rejeter complètement.

Dialectique de la nature ?

Marx écrit dans une lettre à Engels de 1867 que « la loi de la brusque commutation du changement purement quantitatif en changement qualitatif [est] également vérifiée en histoire et dans les sciences de la nature. »[21]

Engels a écrit dans son livre Anti-Dühring des passages sur la dialectique, où il étend la portée de la dialectique à la nature. C'est-à-dire qu'il défend l'idée que la dialectique décrit aussi les lois physiques.

« les lois dialectiques sont de véritables lois de développement de la nature, c’est-à-dire valables aussi pour la science théorique de la nature.  »
« dans la nature s’imposent, à travers la confusion des modifications sans nombre, les mêmes lois dialectiques du mouvement qui, dans l’histoire aussi, régissent l’apparente contingence des événements […] avec toute leur simplicité et leur universalité.  »[22]

Une interrogation que cela soulève est que cela peut sembler anti-matérialiste de dire que la nature est régie par une "loi philosophique" (la dialectique). Engels semble dire que cette dialectique est déduite par induction à partir des multiples exemples de ses manifestations dans la réalité :

« C’est donc de l’histoire de la nature et de celle de la société humaine que sont abstraites les lois de la dialectique. […] D’ailleurs quiconque connaît tant soit peu son Hegel sait bien que celui-ci, dans des centaines de passages, s’entend à tirer de la nature et de l’histoire les exemples les plus péremptoires à l’appui des lois dialectiques. »

Engels avait assez tôt pour projet d'écrire sur la dialectique en général (au moins depuis sa lettre à Marx du 30 mai 1873). Mais il n'a jamais eu le temps de finir son livre. Marx mourut en mars 1883, et Engels mit son propre travail de côté pour s'atteler à la tâche gigantesque consistant à préparer les volumes 2 et 3 du Capital pour la publication. Mais le manuscrit de la Dialectique de la nature a survécu et a été publié en russe en 1925 et en anglais en 1939.

Les scientifiques marxistes évoqués plus haut, qui disent appliquer la méthode dialectique dans leur discipline scientifique soutiennent de fait l'idée d'une dialectique de la nature. J.B.S. Haldane, fut d'ailleurs un promoteur du livre de Engels Dialectique de la nature.

Jean-Paul Sartre ironisait sur la dialectique en accusant ses défenseurs de prendre les exemples qui leur conviennent pour prouver des lois arbitraires : « on ne trouve dans la Nature que la dialectique qu'on y a mise ».

Georg Lukács a écrit un célèbre ouvrage de théorie marxiste, Histoire et conscience de classe (1923) dans lequel il aborde la dialectique dans l'histoire et la capacité des ouvriers à comprendre le monde. Dans ce livre, il n'aborde quasiment pas la dialectique de la nature, et il écrit :

« Les malentendus qu'a suscités la manière engelsienne d'exposer la dialectique viennent essentiellement de ce que Engels — suivant le mauvais exemple de Hegel — a étendu la méthode dialectique à la connaissance de la nature »

Beaucoup de marxistes ont été marqués par cette position de Lukács. Cependant, John Rees ne pense pas que Lukács ait complètement rejeté l'idée de dialectique de la nature. Lukács critiquait Engels pour avoir mis le signe « égale » entre les méthodes que nous utilisons pour étudier la société et celles qui nous servent à étudier la nature. Il est par ailleurs important de rappeler qu'en 1923 Lukács ne pouvait avoir lu Dialectique de la nature et ne répondait donc pas à ce texte particulier, qui n'avait pas encore été publié.

Un des problèmes que pose l'idée que la dialectique ne s'applique qu'à la société est qu'elle suppose une coupure avec la nature. C'est qui faisait que Gramsci disait par exemple de Lukács : « si son affirmation présuppose un dualisme entre l'homme et la nature, il a tort ».[23]

Un principe marxiste ?

A plusieurs reprises, la dialectique (bien plus que le matérialisme) a été remise en cause au sein du marxisme.

A la fin des années 1930, un vif débat opposa Trotsky et James Burnham, un des dirigeants de la section de la 4ème internationale aux États-Unis.[24][25] Trotsky considérait qu'il y a un lien entre la remise en cause de la méthode dialectique et les dérives opportunistes.

Pour Karl Korsch, la dialectique est un héritage bourgeois au sein de la théorie communiste, « une théorie qui sous tous les rapports, dans le contenu comme dans la méthode, porte les caractères distinctifs du jacobinisme, de la théorie bourgeoise de la révolution. »

Exemples d'emploi du concept

Dans une polémique contre les conceptions organisationnelles de Lénine, qui soutient que la position des menchéviks est le reflet de l'intelligentsia petite-bourgeoise, Trotsky écrit :

« La nature de l'intelligentsia est si plastique et si souple que personne ne pourra l'enfermer une fois pour toutes dans les cases tout apprêtées d'un diagramme ! Les mêmes « qualités » [...] poussent l'intelligentsia pré-révolutionnaire au jacobinisme, vers des organisations centralisées et conspiratives, [...] et poussent l'intelligentsia post-révolutionnaire au réformisme, à émousser les contours nets de la lutte des classes. Telle est la dialectique de l'évolution sociale. Mais la dialectique et le camarade Lénine sont deux. »[26]

Utilisation comme synonyme de contradictions :

Prenons l'exemple du parti travailliste en Grande-Bretagne – une organisation bourgeoise, mais dont les effectifs demeurent essentiellement prolétariens. Si dire qu'il est ouvrier et bourgeois semble une proposition contradictoire, c'est parce que cela désigne une contradiction. La clé est de prendre en compte les divers processus qui ont amené le parti travailliste à voir le jour. A l'époque, l'Etat-providence devenait de plus en plus important pour certaines sections du capital, en même temps que les travailleurs étaient réceptifs aux idées et aux partis réformistes. Les besoins des ouvriers et des capitalistes sont en opposition mutuelle mais ils peuvent coexister dans une période particulière de l'histoire – pour former une organisation très contradictoire.[27]

Références

Karl Marx, Le Capital - Livre premier - Postface à la deuxième édition allemande, 1867

Articles

Livres

Notes

  1. Karl Marx, La Sainte Famille, 1845
  2. Daniel Bensaïd, Marx, productivisme et écologie, octobre 1993
  3. http://dndf.org/?p=14372
  4. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/Feuerbach-I.html
  5. 5,0 et 5,1 Bertell Ollman, La dialectique mise en œuvre : Le processus d’abstraction dans la méthode de Marx, 2005
  6. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/Marxlettre1858-01-16Engels.html
  7. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/Marxlettre1868-05-09Dietzgen.html
  8. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/postface2allemande.html
  9. Thomas Weston, Marx on the Dialectics of Elliptical Motion, Historical Materialism, volume 20, numéro 4, 2012
  10. Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847
  11. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1888
  12. Heather Brown, Marx on Gender and the Family: A Critical Study, 2012
  13. Léon Trotsky, Défense du marxisme, 1939
  14. Friedrich Engels , Anti-Dühring, 1878
  15. 15,0 et 15,1 http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/dialnatIIdialectique.html
  16. Christof Niehrs, Dialectics, Systems Biology and Embryonic Induction, Differentiation, volume 81, numéro 4, 2011
  17. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/ADchap13.html#ADp171deuxtiers
  18. Dominique Meeùs, Ma lecture de la dialectique chez Marx et Engels
  19. Kevin Anderson, Nations, ethnicité et sociétés non occidentales chez Marx, 2015
  20. Karl Marx, Le Capital - Livre premier - VIII° section - Chapitre XXXII
  21. http://www.meeus-d.be/marxisme/classiques/Marxlettre1867-06-22Engels.html
  22. Friedrich Engels, Anti-Dühring, préface à la deuxième édition, 1878
  23. Antonio Gramsci, La philosophie de la praxis face à la réduction mécaniste du matérialisme historique, 1932-1933
  24. Trotsky, Lettre ouverte au camarade Burnham, 7 janvier 1940
  25. James Burnham, Science et style, 1er février 1940 (réponse à la lettre ouverte de Trotsky)
  26. Trotsky, Nos tâches politiques, 1904
  27. http://quefaire.lautre.net/La-dialectique-la-nature-et-la