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Kerensky à la Conférence d'État
Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

La conférence d'État, qui se déroule à Moscou à partir du 12 au 15 août 1917 (a.s), était une tentative de Kerenski de renforcer le pouvoir d'Etat autour de lui, après la crise ouverte par l'échec de l'offensive de juin et les journées de juillet.

Contexte

En juin, les bolchéviks sont devenus majoritaires dans le prolétariat de Petrograd, et leurs revendications gagnent du terrain parmi les soldats. Le "socialiste" Kerensky, nommé président en juillet, a lancé alors une offensive militaire qu'il espérait gagner à tout prix, misant sur une vague de ferveur chauvine qui noirait la popularité bolchévique. Mais c'est un échec, qui n'enraye pas la chute de l'estime dans le gouvernement. Cela conduit à une pression à droite (démission des ministres KD) et à gauche avec les journées de juillet : des ouvriers et soldats exaspérés de Petrograd manifestent armés les 3 et 4 juillet, et une bonne partie sont menaçants envers le gouvernement provisoire. Les bolchéviks tentèrent de canaliser ce mouvement (qui n'était pas mûr pour l'insurrection étant donné le rapport de force dans l'ensemble du pays), en se plaçant à sa tête. Les forces gouvernementales, avec l'appui des socialistes conciliateurs, réprimèrent durement le mouvement, et les dirigeants bolchéviks. Certains furent arrêtés (comme Trotsky), d'autres durent passer dans la clandestinité (comme Lénine).

Dans le même temps les forces les plus contre-révolutionnaires relèvent la tête. Au début du mois d'août, des rassemblements réactionnaires se succèdent : congrès des propriétaires fonciers, concile ecclésiastique, préparation d'une liste commune KD-généraux cosaques pour la Constituante... Cependant dans ses articles de l'époque, Lénine écartait les rumeurs de conspiration contre-révolutionnaire comme « un stratagème mûrement réfléchi de la part des mencheviks et des SR » pour justifier la coalition avec les KD.[1]

Kerenski réinstaure la peine de mort au front, limite les droits des comités de soldats, envoie des troupes pour réprimer les révoltes paysannes. Pour faire face à la crise politique et renforcer l'autorité de l'Etat, Kerenski convoque une conférence d'État.

La Conférence d'État

Le choix de Moscou

La Conférence est convoquée à Moscou, censée être plus contrôlable que Petrograd. Plus généralement, tout un courant parmi la bourgeoisie voulait que le gouvernement provisoire viennent à Moscou, et que l'Assemblée constituante s'y tienne.

Le 10 août, le journal des industriels de Moscou écrivait : « Que le gouvernement de Petrograd vienne bien vite à Moscou, qu'il prête l'oreille à la voix des lieux sacrés, des cloches, des saintes tours du Kremlin. » Le "marxiste" Potressov, nationalo-libéral, proférait des malédictions sur Petrograd, comme un Girondin menaçant Paris. Un menchevik de province disait, en juin, au congrès des soviets : « N'importe quel Novotcherkask reflète beaucoup plus justement les conditions d'existence dans toute la Russie que Petrograd. »

Mais globalement, Moscou suivait la voie de Petrograd, avec seulement un peu de retard. Le nouvel organe du parti à Petrograd, le Prolétarii, avant d'être interdit, avait eu le temps de poser aux conciliateurs cette question : « De Petrograd à Moscou, mais de Moscou, où irez-vous ? » Les maîtres de la situation devaient eux-mêmes se poser cette question. A Kiev, à Kostroma, à Tsaritsyne, eurent lieu des grèves protestataires d'un jour, générales ou partielles.

Les délégués

La conférence d'État, s'ouvre au Grand théâtre (« théâtre bolchoï ») de Moscou le 12 août. Sont notamment invités :

On prévoyait environ 1500 participants; il s'en rassembla environ 2500, et l'élargissement était tout à l'avantage de l'aile droite. Le journal moscovite des socialistes-révolutionnaires écrivait avec reproche à l'adresse de son gouvernement : « Contre 150 représentants du travail surgissent 120 représentants de la classe commerçante et industrielle. Contre 100 députés paysans sont invités 100 représentants de propriétaires de terres. Contre 100 représentants du soviet il y aura 300 membres de la Douma d'Etat... ».

Les bolcheviks avaient décidé de lire, au nom du parti, une déclaration et de quitter la conférence. Mais les dirigeants conciliateurs des soviets s'opposèrent à ce que les bolchéviks soient présents dans la délégation des soviets. Seuls quelques rares bolcheviks seront présents en tant que délégués de syndicats.

L'impuissance de Kerenski et des conciliateurs

Kerenski tente de s'en sortir avec sa capacité habituelle à faire des discours. Il se déclare proche des milieux de gauche, mais en se présentant en même temps comme un chef militaire qui continuera la guerre et mènera les troupes russes jusqu'à la victoire. Il a le droit, pour cela, à une ovation debout, sauf de la part de quelques internationalistes présents et de quelques délégués de syndicats par ailleurs membres du parti bolchevik.

Mais les simagrées de Kerenski font long feu et la Conférence d'État s'enlise, montre son impuissance. Les conciliateurs sont perdus : d'une part ils souhaitent empêcher les bolcheviks de prendre le pouvoir, d'autre part ils ne veulent pas d'un coup d'État de la bourgeoisie.

Les bolchéviks et la grève générale

Non admis à la conférence, les bolchéviks sont en revanche très actifs dans les usines et les quartiers ouvriers, où ils deviennent hégémoniques et organisent de plus en plus l'ensemble de la vie quotidienne. Le 3 août, dans quelques grandes usines de la capitale, ont lieu des élections aux caisses de maladie. Les bolcheviks raflent 190 sièges sur 230. C'est un vaste mouvement de fond. Le parti comprend alors 240 000 membres. Dans les usines et les assemblées inter-quartiers de Petrograd, les ouvriers organisent des rondes, des tours de garde, des rendez-vous d'information à heures fixes. La Garde rouge (détachements ouvriers armés) s'organise de plus en plus ouvertement et prend contact avec les soldats dans les casernes. Dans les syndicats aussi, et le plus souvent sous l'impulsion de bolcheviks, on prend ses marques, on répartit les tâches en vue d'un éventuel coup d'État.

Face au danger d'une contre-révolution, les agitateurs bolchéviks obtenaient beaucoup d'echo. Le journal moscovite des bolcheviks écrivait : « Si les soviets sont impuissants le prolétariat doit se resserrer autour de ses organisations viables. » L'état d'esprit dans les usines était tellement hostile à la conférence d'Etat que l'idée, venue d'en bas, d'une grève générale, fut adoptée presque sans opposition à la réunion des représentants de toutes les cellules de l'organisation moscovite des bolcheviks.

L'assemblée des directions de quarante et un syndicats décida d'appeler les ouvriers à une grève protestataire d'un jour. Une large majorité des ouvriers mencheviks et socialistes-révolutionnaires votaient aussi pour la grève. Le soviet de Moscou, dont la composition n'avait pas été renouvelée depuis longtemps, se prononça contre la grève par une majorité de 364 voix contre 304. Mais cela ne freina pas l'élan gréviste. Au contraire, les soviets de quartiers se trouvèrent en majorité du côté du parti et des syndicats, et partout on réclamait de nouvelles élections au soviet de Moscou. La grève le 12 août fut un succès impressionnant : Ni lumière, ni tramways; les fabriques, les usines, les ateliers et les dépôts des chemins de fer ne travaillaient pas, et même les garçons de restaurant étaient en grève.

En revanche, il n'y eut pas d'appel à descendre dans la rue, ce qui aurait exposé les ouvriers aux coups des chevaliers de Saint-Georges, des détachements d'officiers, des junkers, de certains contingents de cavalerie qui brûlaient du désir de prendre leur revanche sur la grève. Ce fut donc une démonstration de force réussie pour les bolchéviks à la tête du prolétariat de Moscou, qui montrait que Petrograd n'était pas isolée. Comme en témoigne Soukhanov : « A Moscou, sur l'esprit patriarcal et la résignation duquel étaient placées de nombreuses espérances, les quartiers ouvriers montrèrent tout à coup les dents ».

L'émergence de Kornilov

Accueil triomphal de l'Union des officiers au général Lavr Kornilov
Au sein de la conférence, le commandant en chef de l'armée, le général Lavr Kornilov, rafle la vedette à Kerenski et apparaît comme l'homme à la poigne suffisamment solide pour ramener l'ordre. Dès qu'il arrive à la gare de Moscou le 13 août (a.s), il reçoit un chaleureux accueil des capitalistes, des cosaques, des dirigeants du clergé. Le cadet Roditchev termina son discours d'accueil par cette exclamation : « Sauvez la Russie, et le peuple reconnaissant vous couronnera. » Des sanglots patriotiques éclatèrent. Morozova, négociante millionnaire, se précipita à genoux. A son entrée dans la salle de la conférence, Kornilov est ovationné par la droite de la salle, tandis que la gauche reste globalement assise, surtout les soldats. C'est l'inverse lorsque paraît Kerensky.

A l'origine, Kornilov est sans doute le plus républicain de tous les généraux russes. Il se déclare favorable à une certaine démocratisation de l'armée, mais entend que l'évolution soit étroitement contrôlée par l'État-major : il avait réprimé les mouvements démocratiques dans ses propres troupes, y avait interdit les meetings et avait fait fusiller les déserteurs. A la conférence d'État, il annonce clairement son objectif de dissoudre tous les comités populaires nés de la révolution que sont les soviets d'usine, de quartier, de caserne, les comités de quartier. Il annonce en outre qu'il imposera la peine de mort à l'arrière et militarisera les chemins de fer et les usines d'armement.

Kornilov et Kerensky étaient officiellement main dans la main, mais le conflit pour l'hégémonie politique se préparait dans l'ombre, dans un contexte qui appelait un tournant bonapartiste. Dans ses dépositions ultérieures à la commission d'enquête sur l'affaire Kornilov, Kerensky déclara : « Nous avions été avertis que, pendant la conférence de Moscou, la dictature serait proclamée ». Le régiment de cosaques d'Orenbourg fut expédié par le Grand Quartier Général sur Moscou pour "maintenir l'ordre", mais, sur l'injonction de Kerensky, se trouva retenu en cours de route.

Au soviet de Moscou, tous les partis socialistes percevaient le danger de la réaction derrière Kornilov. On créa un comité révolutionnaire non déclaré publiquement, de six personnes, comprenant deux délégués de chacun des partis soviétiques. Un ordre secret interdit de laisser faire la haie aux chevaliers de Saint-Georges, aux officiers et aux junkers dans les rues où passait Kornilov. Aux bolcheviks qui, depuis les journées de juillet, n'avaient plus officiellement accès dans les casernes, l'on distribuait maintenant avec empressement des laissez-passer : sans eux, il était impossible de conquérir les soldats. Tandis que, sur la scène, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires menaient des pourparlers avec la bourgeoisie au sujet de la création d'un pouvoir fort contre les masses dirigées par les bolcheviks, les mêmes mencheviks et socialistes-révolutionnaires, dans la coulisse, d'accord avec les bolcheviks qu'ils n'avaient pas admis à la conférence, préparaient les masses à la lutte contre le complot de la bourgeoisie. S'étant opposés la veille à une grève démonstrative, les conciliateurs appelaient aujourd'hui les ouvriers et les soldats à des préparatifs de lutte.

Mais en réalité il semble que Kornilov avait fixé la date du 27 août pour son putsch, et ce moment-là ne semblait pas opportun. Dès qu'il devint clair qu'un danger direct n'existait pas, les SR et les mencheviks arrêtèrent de renouveler aux bolcheviks leurs laissez-passer pour les casernes.

Les discours

Les discours de la Conférence d'Etat étaient chargés de tabous. On ne prononça pas le nom des bolchéviks, qui pourtant étaient la crainte principale des possédants. Plekhanov mentionna seulement, en passant, « le Lenine de triste mémoire », comme s'il parlait d'un adversaire éliminé. Pour ne pas agacer les réactionnaires en parlant de république, Kerensky salua « les représentants de la terre russe » au nom du gouvernement de « l'Etat russe ». La question agraire fut aussi largement esquivée, et notamment Tchernov fut prié de ne rien dire, et il fut largement attaqué par les réactionnaires (Milioukov rappela par exemple qu'il avait été zimmerwaldien).

Sur la composition de la salle, Soukhanov écrit :

« La brillante salle de spectacle se partageait assez nettement en deux moitiés : à droite la bourgeoisie et, à gauche, la démocratie. A droite, à l'orchestre et dans les loges, on voyait un bon nombre d'uniformes de généraux, mais, à gauche, c'étaient des sous-lieutenants, des sous-officiers, des soldats. En face de la scène, dans l'ancienne loge impériale, s'étaient installés les hauts représentants diplomatiques des puissances alliées et amies... Notre groupe, l'extrême-gauche [les partisans de Martov], occupait un petit coin de l'orchestre. »

Kérenski se fait chaudement applaudir par l'ensemble de la salle en avertissant que toutes nouvelles tentatives contre le pouvoir « seront nettement réprimées par le fer et dans le sang. » Il lance aussi un avertissement à Kornilov : « Quelque soient les ultimatums qui me viendraient de quiconque, je saurai soumettre cet homme à la volonté du pouvoir suprême et à moi qui en suis le chef. » Il ne reçoit des applaudissements que de la moitié gauche de la conférence.

Quand Kérenski fait un discours jurant fidélité aux Alliés (c'est-à-dire continuer la guerre impérialiste), et impulse une ovation des diplomates alliés, seuls quelques internationalistes refusent. D'une loge occupée par des officiers, un cri : « Martov, debout! » Martov resta ferme. Kéresnki lanca aussi des leçons de morale teintées de menaces à l'adresse des minorités nationales, exigeant qu'elles restent fidèles à son gouvernement.

L'achevêque Platon, au nom du concile ecclésiastique (qui accueille chaleureusement Kornilov), fait un discours dans lequel il reproche aux intervenants de ne pas avoir évoqué Dieu, et au gouvernement d'être composé de criminels incrédules.

Le général Kalédine, ataman des cosaques du Don, prononça un discours exprimant encore plus franchement les souhaits de la réaction que Kornilov. Tout en se défendant d'être contre-révolutionnaire (il rappela que le gouvernement provisoire avait fait appel à ses troupes contre les bolchéviks, il utilisa le terme de République...), il exposa clairement les objectifs de mise au pas des soldats, des ouvriers et des paysans.

Tchkhéidzé prend ensuite la parole au nom de la « démocratie révolutionnaire ». Certains à gauche lancent : « Vive le chef de la révolution russe ! ». Il rassure les droites en disant que les démocrates ne veulent pas le monopole du pouvoir et sont prêts à soutenir tout pouvoir capable de sauvegarder les intérêts du pays. Il s'oppose à l'idée d'abolir les soviets ou les comités d'armée... en soulignant que ce sont eux qui évitent l'anarchie et permettent la continuation de la guerre. Il appelle les classes privilégiées à quelques concessions dans l'intérêt général, tout en déclarant que les propriétaires de terres doivent être protégés contre les expropriations. Il diffère la question nationale jusqu'à la Constituante, il ne dit rien de concret sur la paix...

Tseretelli défendit lui aussi les soviets, du moins pour l'instant : « On ne peut encore enlever ces échafaudages, l'édifice de la libre Russie révolutionnaire n'étant pas entièrement construit ». Il rappelle qu'après l'insurrection de Février, « les masses populaires, à proprement parler, n'avaient foi en personne qu'en elles-mêmes » et que seuls les efforts des socialistes conciliateurs avaient « remis au gouvernement de coalition toutes les fonctions d'Etat ». Lorsqu'il tente une question rhétorique : « qui donc avait dressé la poitrine pour défendre le pays contre l'anarchie [[[Journées_de_juillet_1917|en juillet]]] ? », une réponse cinglante tombe de la droite : « les cosaques et les junkers ! » Cela sonnait comme un avertissement qu'il n'y aurait aucune reconnaissance de la part de la réaction.

Rodzianko, ancien leader de la Douma, fit un discours patriotique... alors que la veille le journal de Gorki avait révélé qu'il faisait du profit en vendant des pièces de fusil inutilisables.

Le général Alexeïev renouvela les calomnies sur les bolchéviks « dans les poches desquels tintaient mélodieusement les marks allemands », et appelait à la discipline dans l'armée et à suspendre la révolution «  pour un certain temps ».Il conclut en disant « Il faut des mesures et non des demi-mesures. » Trotsky commente : « Là-dessus, les bolcheviks étaient aussi d'accord. »

Un des représentants de nationalités opprimées suppliait le gouvernement d'agir, car dans leurs régions, c'étaient encore les mêmes fonctionnaires, les mêmes lois, la même oppression. La Russie révolutionnaire doit montrer qu'elle est « la mère et non point la marâtre de tous les peuples ».

De manière générale, les nombreux représentants des élites ou des milieux intellectuels aisés faisaient des déclarations "désintéressées", "idéalistes", démocratiques, etc. Roditchev, KD et propriétaire de domaines, accuse les ouvriers d'être trop matérialistes et de chercher à s'enrichir. Le professeur Ozerov, homme de science et délégué des banques agraires, s'écrie : « Le soldat dans la tranchée doit penser à la guerre et non au partage de la terre. » Un maître de l'industrie lourde, Von Ditmar, termina même par un hymne en l'honneur de "liberté, égalité, fraternité".

Pour renforcer sa position, Kérensky a ensuite organisé des prises de parole de fondateurs des mouvements socialistes russes, devenus bien inoffensifs : Brechkovskaïa, Kropotkine et Plékhanov.

Kropotkine appelle « tout le peuple russe à rompre une fois pour toutes avec le zimmerwaldisme ». Il rappelle que la défaite militaire entraînerait non seulement la perte de grands territoires et des contributions, mais ajoute : « il y a quelque chose de pire que tout cela : c'est la psychologie d'un pays vaincu. » En revanche Kropotkine vante le camp des alliés :

« Tous commencent à comprendre qu'il faut édifier une vie nouvelle sur de nouveaux principes socialistes... Lloyd George prononce des discours pénétrés d'esprit socialiste... En Angleterre, en France et en Italie, se forme une nouvelle intelligence de la vie, pénétrée de socialisme, malheureusement étatiste. »

Il défend quant à lui une République fédérative « telle que nous en voyons une aux Etats-Unis ». Et enfin il termine par un appel ouvert à la collaboration de classe :

« Promettons-nous donc enfin entre nous que nous ne nous diviserons plus en parties droite et gauche de ce théâtre... Car enfin nous avons tous une seule et même patrie, et, pour elle, nous devons tenir ou tomber au besoin, nous tous, ceux de droite et ceux de gauche. »

Plékhanov fit un discours très droitier dans lequel il taclait Lénine et prônait comme seule issue l'entente entre industriels et ouvriers.

Boublikov, industriel des chemins de fers, créé un événement symbolique : «  Si, hier le noble leader de la révolution, Tseretelli, a tendu la main au monde industriel, qu'il sache que cette main ne restera pas suspendue! » Le journal des menchéviks rapporte ensuite : « Quand Boublikov termine, Tseretelli s'approche de lui et lui serre la main. Tempête d'ovations ». Une poignée de mains très hypocrite puisque le même Boublikov faisait 8 jours plus tôt au congrès des industriels une diatribe contre les leaders des soviets. Milioukov reconnaîtra que c'était « insincère, mais pratiquement indispensable pour la classe qui avait trop à perdre ».

Peu avant la fin de la conférence, Nagaïev, jeune officier cosaque, membre d'une délégation soviétique, déclara que les travailleurs cosaques ne suivaient pas Kaledine, que les hommes du front n'avaient point confiance en leur commandement supérieur. La gauche applaudit chaudement Nagaïev : « Gloire à la cosaquerie révolutionnaire! » La droite s'énerve, des voix lâchent « Les marks allemands! » Le ton monte, la salle se remplit d'un vacarme infernal, les délégués des soviets bondissent de leurs places, menacent du poing la loge des officiers. La sonnette présidentielle tinte sans arrêt et une bagarre est évitée de justesse.

Finalement Kerensky fait un discours de clôture qui véhicule encore de dernières paroles hypocrites de conciliation, mais qui se finit aussi par une envolée mélodramatique qui exprime l'impasse du gouvernement provisoire, le durcissement bonapartiste et l'agonie de la communion nationale de Février :

« Aujourd'hui, citoyens de la terre russe, je ne me livrerai plus à des rêveries... Que le cœur se pétrifie... que se dessèchent toutes ces fleurs et songeries sur la nature humaine qu'aujourd'hui, du haut de cette tribune, l'on a foulées aux pieds. Eh bien, je les écraserai moi-même! Il n'y en aura plus ! Je jetterai loin de moi les clefs d'un cœur qui aime l'humanité, je penserai seulement à l'Etat. »

Suites

Les tensions au sommet ne firent qu'augmenter dans les jours suivant la conférence, jusqu'à la tentative de putsch de Kornilov, le 25 août 1917.

Notes et sources

  • Lénine, Rumeurs de complot, Rédigé les 18-19 août 1917